Quinze jours après sa condamnation par le tribunal correctionnel de Paris pour injure publique en raison de l’origine, Barbara Lefèbvre est annoncée de retour sur l’antenne de RMC dans l’émission Les Grandes Gueules. La chaîne du groupe RMC BFM a fait part de sa décision dans un communiqué publié le 21 avril, déclenchant la riposte immédiate des sociétés des journalistes (SDJ) de RMC et de BFMTV, qui demandent la suspension de la chroniqueuse jusqu’à un jugement définitif.
Le dossier illustre une tension récurrente dans les rédactions des chaînes d’opinion : où placer la limite entre liberté éditoriale revendiquée et tolérance à des propos déjà sanctionnés par la justice. À ce jour, RMC tranche pour le maintien à l’antenne, après une suspension qualifiée de « bien méritée » par l’intéressée elle-même.
Ce que la justice a sanctionné

Le 15 avril, le tribunal correctionnel de Paris a condamné Barbara Lefèbvre pour des propos tenus à l’antenne des Grandes Gueules le 8 avril 2024. La chroniqueuse y visait la communauté des gens du voyage, affirmant qu’« ils n’ont pas les codes d’une société civilisée », évoquant des « cirques tenus par des gens du voyage » qui maltraiteraient leurs animaux et concluant : « il y a des gens, ils n’ont pas les codes. Si vous avez pas les codes, la porte est ouverte. »
La saisine initiale est venue de la députée LFI Ersilia Soudais. L’Arcom avait, dès le 24 juillet 2024, mis en garde la chaîne pour des propos jugés « de nature à encourager des comportements discriminatoires ». La procédure judiciaire a suivi, jusqu’à la condamnation pour injure publique en raison de l’origine, qualification pénale distincte de la provocation à la haine raciale, mais qui couvre des propos visant un groupe en raison de son appartenance ethnique. Barbara Lefèbvre a fait savoir qu’elle entendait faire appel.
Le calendrier de la réintégration

Le communiqué de RMC du 21 avril enchaîne deux annonces dans le même texte : suspension et retour. La suspension est présentée comme prise « d’un commun accord » avec la chroniqueuse, dans un « souci d’apaisement ». Le retour à l’antenne est programmé pour le mois de mai, soit environ deux semaines après la décision judiciaire.
La direction y rappelle son attachement à « la liberté de parole et au débat », tout en précisant que cette liberté doit s’exercer « dans le respect de la loi ». Cette formule, courante dans les communiqués de chaînes d’opinion, est précisément ce qui a déclenché la colère interne : les SDJ estiment que la condamnation pénale prononcée moins de deux semaines plus tôt rend ce rappel théorique, dans la mesure où la sanction concrète se limite à une pause de quinze jours.
L’intéressée elle-même a tourné sa suspension en dérision sur LinkedIn, en évoquant « des vacances bien méritées » et « beaucoup de copies d’élèves à corriger ». Professeure d’histoire-géographie de formation, Barbara Lefèbvre cumule depuis 2019 sa carrière enseignante et ses interventions médiatiques.
La fronde interne : deux SDJ, deux syndicats

Le 22 avril, la société des journalistes de RMC publie un communiqué sur X qualifiant la réintégration d’« inacceptable au regard de la gravité des faits reprochés ». La SDJ de BFMTV, autre rédaction du même groupe, s’associe au texte. Les deux structures demandent que la suspension soit maintenue « jusqu’au jugement définitif », c’est-à-dire jusqu’à ce que l’appel annoncé par la chroniqueuse soit tranché.
Cette mobilisation n’est pas la première. Un courrier daté du 16 avril, signé par les sections SNJ et CGT de la chaîne, demandait déjà le retrait définitif de Barbara Lefèbvre. Le titre du document — « nous demandons (encore) le retrait de Barbara Lefèbvre de nos antennes » — résume l’historique : il s’agit au moins de la troisième tentative formelle des représentants des journalistes pour obtenir son éviction.
Le précédent Mehdi Ghezzar et l’argument du deux poids, deux mesures

Le cœur de l’argumentation interne repose sur une comparaison précise. Quelques mois avant les épisodes impliquant Barbara Lefèbvre, un autre chroniqueur des Grandes Gueules, Mehdi Ghezzar, avait qualifié le Maroc d’« État voyou » sur une chaîne algérienne. La réaction de l’émission avait été immédiate : dénonciation publique de « propos inacceptables » et fin annoncée de sa participation à l’émission.
Les sociétés des journalistes pointent l’écart de traitement : un commentaire géopolitique tenu hors antenne RMC a entraîné une éviction immédiate ; une condamnation pénale prononcée par un tribunal français pour des propos tenus en plateau aboutit à quinze jours de mise en retrait. Cette asymétrie est l’argument central que les SDJ adressent à la direction du groupe.
Les épisodes de 2025 sur Gaza

Le dossier Barbara Lefèbvre ne se limite pas à la condamnation d’avril 2026. En mars 2025, lors d’une intervention sur la chaîne israélienne i24News, la chroniqueuse avait déclaré que « les civils à Gaza sont autant responsables que les membres du Hamas et du Jihad islamique », ajoutant qu’« on ne peut que soutenir le plan Trump et décider une fois pour toutes que la bande de Gaza doit devenir une zone vierge ». RMC avait alors prononcé une suspension d’une semaine, sa première sanction formelle, et s’était publiquement désolidarisée.
Deux mois plus tard, en mai 2025, lors d’un gala de soutien à l’armée israélienne, la chroniqueuse avait animé un « quiz » portant sur la part de civils gazaouis tués pendant la guerre à Gaza. Les SDJ des deux rédactions du groupe étaient alors intervenues officiellement, rappelant que la liberté d’expression s’accompagne « d’un respect de la loi, de la dignité humaine, ainsi que de l’interdiction de diffuser à l’antenne de fausses informations et de nourrir la haine et les préjugés ». Leur demande explicite de mettre fin à sa présence à l’antenne était restée sans suite.
Le profil médiatique de la chroniqueuse

Barbara Lefèbvre est arrivée aux Grandes Gueules en 2019. Soutien de François Fillon lors de la présidentielle de 2017, elle est devenue une intervenante régulière de plusieurs plateaux télévisés, dont LCI et i24News. Elle a participé à la rédaction de Front populaire, revue dirigée par Michel Onfray, classée dans la sphère identitaire.
Son positionnement éditorial a, en quelques années, fait d’elle l’une des figures les plus polémiques du paysage audiovisuel français, avec une trajectoire désormais ponctuée d’avertissements de l’Arcom, de suspensions internes et, depuis le 15 avril, d’une condamnation pénale. Le choix de la direction de RMC de la maintenir au générique des Grandes Gueules signale une lecture éditoriale assumée : la chroniqueuse incarne, pour la chaîne, un format de débat dans lequel les sorties controversées font partie du contrat.
Ce que la décision dit du modèle éditorial de RMC

Pour les SDJ qui ont signé les communiqués des derniers jours, la question dépasse le cas individuel. Elle interroge la capacité d’une chaîne à arbitrer entre la valeur médiatique d’un chroniqueur et les obligations qui pèsent sur un éditeur de service de communication audiovisuelle : respect du droit de la presse, non-discrimination, signalements de l’Arcom. La décision du 21 avril a tranché en faveur du maintien, dans un calendrier que les rédactions internes jugent indéfendable.
La suite du dossier dépendra de deux facteurs. D’abord, le résultat de l’appel formé par Barbara Lefèbvre, qui pourrait soit consolider la condamnation, soit l’alléger. Ensuite, la capacité des SDJ à maintenir une pression suffisante pour obtenir un encadrement plus strict des interventions en plateau. À court terme, le retour annoncé en mai placera la chroniqueuse dans une situation singulière : revenir en plateau alors qu’elle reste pénalement condamnée en première instance pour des propos tenus sur cette même antenne.
— Solène Mercier, rédaction POwR Earth. Faits établis à partir des communiqués publics du groupe RMC BFM, des décisions de justice rendues publiques et des prises de position des sociétés des journalistes.